New York (New York) - 16 mai 2018

LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI

Bonjour tout le monde! Merci!

Je suis très heureux d’être ici avec vous aujourd’hui.

Merci de cette aimable présentation, Niobe.

Andrew, c’est merveilleux de vous revoir. Je suis vraiment reconnaissant de l’honneur que vous et l’Université de New York m’accordez aujourd’hui.

Vous savez, Andrew est un Canadien et un Britanno-Colombien honoraire parce que, comme moi, il a étudié à l’Université de la Colombie-Britannique il y a longtemps.

Je suis fier que le Canada ait joué un rôle dans la formation d’Andrew, tout comme l’Université de New York a contribué à former tant de Canadiens formidables, dont deux membres de mon équipe.

On me dit que 180 membres de la promotion de 2018 de l’Université de New York sont Canadiens. Bonjour! Bravo!

Je dois dire que le fait d’être ici, maintenant, en train de vous parler au Stade des Yankees – l’un des endroits les plus incroyables de l’une des villes les plus incroyables de la planète – me donne plus qu’un petit sentiment d’humilité.

Chers amis, vous êtes maintenant diplômés de l’Université de New York – les meilleurs et les plus brillants.

Vous avez un potentiel et des possibilités immenses. Et vous portez donc aussi une grande responsabilité.

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de ces deux constats.

Et j’aimerais vous lancer un défi.

Un défi qui, selon moi, est essentiel à votre réussite future en tant qu’individus et en tant que leaders que vous êtes en train de devenir.

Parmi tout ce que j’admire de l’Université de New York, il y a le fait qu’environ le cinquième des étudiants vient de l’étranger. Et qu’une autre proportion semblable sont les premiers de leur famille à fréquenter l’université.

Ce groupe est vraiment diversifié dans tous les sens du terme.

Je pense que c’est très précieux et important.

Après avoir obtenu mon diplôme au début des années 1990, j’ai fait un voyage autour du monde avec quelques bons amis, qui sont d’ailleurs de bons amis encore aujourd’hui, ce qui relève un peu du miracle.

Nous avons parcouru, la plupart du temps à pied, l’Europe, l’Afrique, puis l’Asie. Cela reste l’une des grandes expériences formatrices de ma vie. C’était une aventure incroyable.

Le voyage s’est aussi avéré essentiel à mon éducation au sens plus large du terme, parce que j'ai dû, pour la première fois en tant qu'adulte, rencontrer, échanger et tisser des liens d'amitié avec des gens qui ne partageaient toujours pas mes opinions, mes expériences, mes idées et mes valeurs.

Lorsqu’un adolescent de Montréal rencontre un pêcheur coréen qui habite en Mauritanie, ou se lie d’amitié avec un vétéran russe de la guerre en Afghanistan, ou discute avec un commerçant et sa famille à Danang, ces échanges donnent lieu à des conversations intéressantes.

Certains d’entre vous ont peut-être parlé de faire un voyage semblable après l’obtention de votre diplôme.

Et je serais prêt à parier que l’un des premiers commentaires qu’on vous a faits à cet égard était une mise en garde : « Tu ne peux pas faire cela de nos jours. C’est dangereux! »

Cela dit, je me pose une question : est-ce vraiment seulement l’enjeu de la sécurité physique qui rend nos proches si inquiets?

Ou serait-ce plutôt le fait que, si nous regardons au-delà des cadres de nos propres vies, des valeurs structurées et des systèmes de croyances de nos propres communautés pour réellement entrer en contact avec des gens dont les croyances sont fondamentalement différentes des nôtres, nous risquons de nous transformer en une personne nouvelle et inconnue?

Il ne fait aucun doute que le monde d’aujourd’hui est plus complexe qu’il ne l’était au milieu des années 1990. Nous faisons face et nous continuerons de faire face à des problèmes graves et majeurs.

Mais nous n’arriverons pas à établir un respect mutuel, qui nous permet de résoudre des problèmes communs, en nous réfugiant dans une bulle idéologique, sociale ou intellectuelle.

Aujourd’hui, on constate une fascination particulière dans notre culture à l’égard de la contre-utopie; on le voit à la télévision et dans les films.

Mais tout compte fait, la vérité c’est que nous avons la chance de vivre à une époque d’énorme potentiel et d’énormes possibilités, où l’élimination de l’extrême pauvreté, l’éradication de maladies terribles comme la tuberculose et le paludisme, et l’occasion d’offrir à tous l’accès à l’éducation sont à notre portée.

Mais, si nous voulons continuer d’avancer, on doit le faire ensemble. Tous ensemble.

L’humanité doit combattre sa mentalité tribale. Nous fréquentons la même église? Parfait, vous faites partie de ma tribu.

Vous parlez ma langue? Vous faites partie de ma tribu.

Vous jouez à Pokemon Go? Vous êtes végétarien? Vous aimez les Yankees? Vous fréquentez les champs de tir? Vous êtes pro-choix?

Tribu.

Bien entendu, le problème n’est pas l’aspect du sentiment d’appartenance, mais plutôt le corollaire :

Vous êtes dans ma tribu, et pas eux.

Qu’il s’agisse de la race, du genre, de la langue, de l’orientation sexuelle, des origines religieuses ou ethniques ou de nos valeurs et croyances en soi, la diversité n’a pas à être une faiblesse.

Elle peut constituer notre plus grande force.

On parle parfois de chercher à atteindre la tolérance. Je veux être clair : il existe certains endroits du monde où un peu plus de tolérance changerait bien des choses, mais si nous voulons être francs ici, maintenant, je pense que nous devrions viser un peu plus haut.

Réfléchissez : lorsqu’on dit à quelqu’un : « Je te tolère », c’est un peu comme lui dire : « D’accord, j’admets à contrecœur que tu as le droit d’exister, mais ne viens pas m’énerver avec cela ou ne fréquente pas ma sœur. »

Aucune religion du monde ne nous demande de tolérer notre voisin.

Donc, essayons de nous rapprocher à quelque chose qui ressemble davantage à l’acceptation, au respect, à l’amitié et, oui, même à l’amour.

Pourquoi est-ce important? Parce que, dans notre désir d’être utile; dans l’amour que nous avons pour nos familles; dans notre volonté de faire du monde un endroit meilleur, malgré nos différences, nous sommes tous pareils.

Lorsqu’on rencontre une personne d’une autre culture ou d’un autre pays, qui parle une langue différente ou qui prie un autre Dieu et qu’on se lie d’amitié avec elle, on s’en rend rapidement compte.

Voilà mon principal message et le défi que je vous lance aujourd’hui.

Lorsque nous célébrons nos différences, nous devons également célébrer nos différences en matière de valeurs et de croyances.

La diversité comprend la diversité politique et culturelle. Elle englobe la diversité de points de vue et d’approches à la résolution des problèmes.

Il est bien trop facile, à l’heure où les médias sociaux façonnent nos interactions, d’entrer en contact uniquement avec des gens avec qui nous sommes toujours d’accord. Des membres de notre tribu.

Le monde est beaucoup plus grand.

Alors, voici ma demande : au moment où vous quittez cet endroit, j’aimerais que vous vous fassiez un devoir de tendre la main à des gens qui ont des valeurs et des croyances différentes des vôtres. J’aimerais que vous les écoutiez, que vous les écoutiez vraiment, et que vous trouviez ce terrain d’entente.

Vous avez un monde d’opportunités à portée de main.

Mais alors que vous allez de l’avant, comprenez bien qu’au détour du chemin, un apprentissage d’un tout autre ordre vous attend, où vos professeurs seront des gens issus de toutes les classes sociales, de tous les niveaux de scolarité, de tous les systèmes de croyances, de tous les styles de vie.

J’espère que vous accueillerez cette prise de conscience.

Vous avez été des étudiants, vous continuerez d’apprendre tout au long de vos vies, mais il est maintenant temps de devenir des leaders.

Chaque génération produit des leaders parce que nombreux sont ceux qui se rendent compte que la tâche de résoudre tel ou tel problème, ou de défendre telle ou telle cause n’incombe pas à quelqu’un d’autre, mais bien à eux.

C’est maintenant à vous de mener.

Leaders.

Je suis certain que c’est un mot que vous avez souvent entendu au cours des derniers jours, des dernières semaines et des dernières années. Leaders de demain. Leaders d’aujourd’hui.

Mais qu’est-ce que ça veut dire? Quelles sont les qualités dont un leader du 21e siècle a besoin? De quoi les gens ont-ils le plus besoin de la part de leurs dirigeants?

Eh bien, je crois que vous devez être courageux. Très courageux.

Je sais, quand on pense à des leaders courageux, on pense à ces gens qui sont restés implacablement et audacieusement ancrés dans ce qu’ils croyaient juste, qui étaient prêts à défendre leurs idéaux envers et contre tous, sous les volées de pierres et de flèches lancées en leur direction.

Eh bien, je ne crois pas que ce soit suffisamment courageux. Je ne crois pas que ce soit suffisant pour ce que l’avenir vous appellera à accomplir. En fait, je pense que ça ne l’a jamais été.

Permettez-moi de vous dire quelques mots au sujet de Wilfrid Laurier, un jeune avocat prometteur de la fin du 19e siècle qui allait devenir mon deuxième premier ministre du Canada préféré.

Il a grandi et a fait ses études en tant que fier Canadien francophone catholique, un représentant parfait de l’une des deux identités qui se sont unies, à peine quelques décennies auparavant, pour fonder le Canada.

Les deux solitudes (l’autre étant formée des anglophones protestants et farouchement fidèles à la Couronne britannique) s’accommodaient l’une et l’autre, travaillaient ensemble et, en général, s’enduraient l’une et l’autre pour bâtir notre pays. Cependant, elles ressentaient tout de même encore trop bien les divisions et les failles qui avaient été à l’origine de près d’un millénaire de tensions et de guerres entre Anglais et Français.

Wilfrid avait appris de ses enseignants et de ses aînés qu’il devait se montrer inébranlable dans la défense des valeurs liées à son identité et à son patrimoine, des croyances et des approches dont il avait hérité et qu’il léguerait à d’autres à son tour.

Que CELA, c’était le leadership.

Mais Wilfrid en est venu à penser autrement. Il s’est rendu compte qu’en fait, il est facile de rester enraciné dans la conviction qu’on a raison, puis d’attendre que les autres fassent le premier pas ou d’attendre l’occasion d’imposer cette raison aux autres. Alors que trouver un compromis est plus difficile que cela.

Il s’agit de creuser profondément en soi‑même, dans ses idées et ses convictions, de manière honnête et rigoureuse, pour trouver ce qu’on peut donner et ce qu’il est nécessaire de garder, tout en s’ouvrant au point de vue de l’autre, en vue de chercher et de trouver ce terrain d’entente.

Et cela reste l’héritage politique de Wilfrid Laurier, plus de 100 ans plus tard.

Se permettre d’être vulnérable face à un autre point de vue. Voilà ce qui demande du vrai courage.

S’ouvrir aux convictions d’un autre et risquer de se laisser convaincre, un peu ou beaucoup, par la validité de son point de vue.

Voilà ce qui fait peur : découvrir qu’une personne avec qui vous êtes en désaccord féroce peut avoir raison sur un point. Ou avoir raison sur toute la ligne.

Mais cela ne devrait pas nous faire peur ou nous menacer. Surtout pour vous, qui avez travaillé si fort ces dernières années pour trouver la vérité, pour apprendre, pour grandir.

L’ouverture envers les autres a peu à peu mené les Canadiens à comprendre que les différences peuvent et doivent être une force et non une faiblesse.

Et je dis « peu à peu », parce que l’histoire canadienne du 20e siècle est remplie de contre-exemples et de terribles échecs que nous essayons de réparer encore de nos jours, notamment la marginalisation et l’oppression systémiques des peuples autochtones.

Nous ne sommes pas parfaits, bien entendu, mais notre sens de l’ouverture, du respect des autres points de vue et de l’acceptation d’autrui est à la base de ce que nous faisons pour résoudre les grands enjeux de notre époque.

Et ce n’est pas parce que nous sommes gentils (même si nous le sommes, bien sûr), mais bien parce que c’est en tenant compte de diverses perspectives qu’on a de meilleures chances de relever ces défis.

Et c’est ce qui me ramène à vous et aux leaders dont le monde a besoin de vous voir devenir.

Le leadership a toujours eu comme objectif d’amener les gens à s’unir pour faire cause commune. « Nous allons fonder un nouveau pays! Nous allons faire la guerre! Nous allons sur la Lune! »

Il fallait souvent convaincre ou forcer un groupe en particulier à vous y suivre.

Et la voie la plus facile pour y arriver a toujours été d’évoquer des différences tribales : « Ils croient à un Dieu différent! Ils parlent une langue différente! Ils ne veulent pas ce que nous voulons. »

Mais aujourd’hui et demain, nous avons surtout besoin d’un leadership rassembleur.

Un leadership qui fait de la diversité une cause commune.

Qui est l’antithèse de la polarisation, du nationalisme agressif et de la politique identitaire, qui sont devenus de plus en plus courants de nos jours.

C’est plus difficile, bien sûr. Il a toujours été plus facile de diviser que de rassembler.

Mais surtout, cela exige du vrai courage.

Parce que si vous voulez amener des gens à penser comme vous, vous devez d’abord leur montrer que vous êtes capables de penser comme eux.

Que vous êtes prêts à entamer une conversation qui pourrait vous faire changer d’avis.

Si vous respectez leur point de vue, vous avez de meilleures chances qu’ils écoutent le vôtre.

Et peu importe ce qui arrivera, vous aurez eu un véritable échange pour vous comprendre et non pas seulement pour remporter un débat ou gagner des points.

Et vous en tirerez tous les deux profit.

Je veux être très clair : il ne s’agit pas d’une approbation du relativisme moral ou d’une déclaration que tous les points de vue se valent.

La mutilation génitale féminine est inacceptable, peu importe le nombre de générations depuis lesquelles elle est pratiquée.

Les changements climatiques provoqués par l’être humain sont une réalité, peu importe à quel point certains aimeraient le nier.

Mais voici la question : voulez-vous gagner un débat et vous sentir satisfaits de votre supériorité? Ou voulez-vous changer des comportements et des croyances?

On a souligné que l’une des nombreuses différences entre Abraham Lincoln et Jefferson Davis était que Davis préférait gagner des débats, alors que Lincoln aimait mieux gagner la guerre.

Et c’est ça la question : voulez-vous remporter un débat, ou préférez-vous transformer le monde?

Sans haine contre personne, avec compassion envers tous. Puissent les plus belles paroles du plus grand président de ce pays orienter vos ambitions et les espoirs que vous nourrissez à l’égard de vous-mêmes, de vos familles, de votre pays et de votre planète.

Le cynisme et l’égoïsme ne manquent pas dans le monde. Soyez leur réponse, leur antidote. Grâce à vous, je suis très optimiste face à l’avenir. C’est à vous de le bâtir et de le façonner.

Le monde attend avec impatience vos idées, et il en a besoin. Il a besoin de votre sens de l’initiative. De votre esprit d’entreprise. De votre énergie. De votre passion et de votre compassion. De votre idéalisme. De votre ambition.

Mais n’oubliez pas que le vrai courage est l’ingrédient essentiel à tous vos efforts.

Promotion de 2018, félicitations. Allez changer le monde.

Merci!